Partie III. Mise en œuvre

Article: Article 17: méthodes loyales de recherche d’informations et exceptions

Extraits du Guide de bonnes pratiques dans les relations avec les sources, CDJ- AJP, décembre 2011.

Les règles de base dans les relations avec les sources

2.1  Les rôles sont connus.


Le principe : les journalistes agissent à visage découvert. Ils annoncent clairement leur qualité de journaliste et ne se dissimulent pas derrière une fonction ou une identité qui ne sont pas les leurs. Ils indiquent pour quel média ils travaillent. Si celui-ci est moins connu, notamment en raison de l’émergence récente de nombreux médias en ligne, les journalistes répondent honnêtement aux questions des sources sur la diffusion. 

Les sources sont identifiées comme telles. La relation presse-source est explicite, chacune des parties connait le rôle, l’objectif et les intérêts de l’autre.

 

Les exceptions : dans certaines situations, se présenter comme journaliste empêche l’accès à l’information, soit en raison d’un blocage par les sources, soit parce que la présence connue d’un journaliste modifierait le cours ou la réalité des choses.
 
Cette situation peut se produire lorsque qu’un journaliste veut constater une situation vécue par « monsieur et madame tout le monde ». Comment les visiteurs sont-ils accueillis à l’office du tourisme de la ville ? Le propriétaire d’un immeuble réagit-il de la même manière face à des candidats locataires Blancs ou Noirs ? Annoncer sa qualité de journaliste risquerait, ici, d’altérer la vérité que l’on veut cerner. 

 

La même exception, à n’exercer qu’avec prudence et après mûre réflexion, se retrouve dans la  pratique de l’infiltration ou de l’immersion. Le journalisme d’infiltration consiste à s’introduire dans un milieu donné pour l’observer de l’intérieur, sans dévoiler son objectif. Ainsi, Anne Tristan a publié en 1987 « Au front » après s’être fait engager comme secrétaire au sein du parti français d’extrême droite. Un autre exemple est celui du reporter en blouse blanche qui s’est mêlé à un groupe de médecins, avec leur accord, pour pénétrer dans les bidonvilles de Lima (Pérou).

 

L’immersion procède de la même démarche. Mais à l’observation s’ajoute, chez le journaliste, le projet d’éprouver personnellement la condition d’un milieu donné. Il s’agit de « vivre comme ». Anne Tristan ne voulait pas spécialement vivre comme une secrétaire. Mais l’Allemand Gunther Walraff voulait être un immigré turc pour ressentir et dénoncer l’exploitation des immigrés, comme la Française Florence Aubenas se mit en 2010 dans la peau d’une travailleuse dans la précarité. 

 

Il est donc parfois admis de ne pas se présenter comme journaliste mais d’agir soit sous son identité, sans mentionner sa profession ; soit sous une fausse identité (journalisme undercover).

 

Conditions :

 

L’information recherchée doit avoir un intérêt important pour la société (atteinte aux droits humains, protection contre des délits, phénomène de société…)
Les méthodes habituelles de recherche d’information empêcheraient l’accès à l’information
Les risques encourus par les journalistes restent proportionnels au résultat recherché
La décision d’agir sans s’identifier comme journaliste est prise sous la responsabilité de la rédaction en chef, sauf exception imprévisible

 

Dans tous les cas, l’éthique personnelle du journaliste qui estime pouvoir transgresser la règle déontologique doit jouer, pour apprécier l’intérêt public d’une information qui justifierait cette transgression. Toutes les fins ne justifient pas tous les moyens. L’exception ne peut devenir le principe… sauf dans le cas du chroniqueur gastronomique. Il est admis que celui-ci travaille « masqué », pour ne pas risquer de modifier une réalité – l’accueil, le repas – qu’il vient précisément observer.

 

 

2.2  Les moyens sont loyaux.

 

Le principe : Les méthodes de recherche d’information ne peuvent être déloyales. Transparence et loyauté sont de mise vis-à-vis de la source. Le journaliste annonce l’objet de sa démarche (propos à diffuser ou pour sa propre information) et précise, si nécessaire, quel type de traitement il envisage (cf. aussi chap. 4.1).

 

La caméra et le micro cachés sont, en règle, interdits. Les enregistrements (son et images) sont signalés au préalable à la source. 

Les scènes enregistrées en reportage doivent être réelles. Lorsqu’elles ne peuvent pas l’être, des reconstitutions ou évocations avec des acteurs sont admises, mais la contrepartie est la transparence vis-à-vis du public (par exemple lorsque la source joue ou rejoue une situation). Le média mentionnera « reconstitution », « images de la police » « source : XXX », « images visées par la censure militaire »,… La mention « archives » s’impose seulement lorsqu’il s’agit d’éviter une confusion, dans le public, avec des faits de l’actualité.  

 

Pour les journalistes comme pour tous les citoyens, le vol de documents (par ex. un dossier archivé dans une bibliothèque), le cambriolage, l’interception de courrier… sont des délits mais les journalistes ne sont pas responsables de la manière dont leurs sources ont elles-mêmes obtenu une information. La loyauté envers le public demande aussi de présenter correctement le mode d’obtention des informations, notamment du son et des images. Il n’est pas loyal de filmer une conférence de presse et de monter les images pour faire croire à une interview.

 

Les exceptions :

L’usage de la caméra et du micro cachés est autorisé dans des conditions précises et cumulatives, semblables à celle du journalisme undercover:

L’information recherchée doit avoir un intérêt important pour la société (atteinte aux droits humains, protection contre des délits, phénomène de société…)
L’information n’est pas accessible par d’autres moyens.
Les risques encourus par les journalistes restent proportionnels au résultat recherché
L’usage du journalisme undercover est autorisé par la rédaction en chef, sauf exception imprévisible
Les images diffusées suite à un enregistrement à l’insu d’une source ne peuvent être dégradantes ni porter sur l’intimité de sa vie privée.

 

En 2010, des journalistes britanniques ont enregistré des déclarations tenues par des hommes politiques dans des rencontres locales privées pour établir les contradictions avec leurs discours publics. Les journalistes s’étaient introduits dans ces réunions sans se présenter comme tels.  La Press Complaints Commission a reconnu fondée une plainte contre ces pratiques. Elle a estimé que dans ce cas particulier, les méthodes clandestines utilisées constituaient une intrusion disproportionnée par rapport à l’intérêt pour le public de l’information cherchée.   

 

La prudence éthique est aussi de mise : protéger la source (non professionnelle) faible, même sans demande expresse de celle-ci ; respecter la dignité des personnes (ex. : ne pas diffuser une déclaration inappropriée faite sous le coup de l’émotion, de la colère). En septembre 2011, le Ministère de l’Intérieur a annoncé la diffusion auprès de victimes de faits divers de petites fiches destinées à les aider face aux sollicitations des médias. C’est une démarche légitime, tout comme est légitime la recherche par les journalistes de l’info pertinente la plus large possible dès lors que les règles légales et déontologiques sont respectées.

Il ne faut cependant pas oublier que les personnes qui deviennent des sources d’information à leur corps défendant suite à un accident ou un fait divers par exemple sont des êtres humains qui méritent d’autant plus le respect qu’ils sont sous le choc de ce qui leur arrive. S’il est légitime de leur poser des questions, ce sera sans insistance déplacée et en respectant leur refus éventuel de répondre et de fournir des photos. Le respect de la dignité humaine et de la vie privée est une règle déontologique

Plus d'informations:
Chapitre 1Article 13 : journalisme et publicité
Chapitre 2Article 15 : information financière
Chapitre 3Article 17: méthodes loyales de recherche d’informations et exceptions
Chapitre 4Article 18 : rémunération des sources
Chapitre 5Article 23 : limites à la libre diffusion de l’information
Chapitre 6Article 25 : vie privée des personnalités publiques
Chapitre 7Article 28 : information sur les caractéristiques personnelles
Chapitre 8Article 7 : réseaux sociaux
Chapitre 9Article 9 : liberté et responsabilité journalistique
Chapitre 10Articles 1, 14 et 21 : protection des sources
Chapitre 11Articles 7 et 16 : Forums